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À l’Est de la Tunisie, dans la ville de Gabès, presque tout le monde a régulièrement des difficultés à respirer. Certains jeunes ont des faiblesses physiques et du mal à se déplacer, les cas de cancers sont nombreux, un peu trop nombreux pour ne pas se douter que quelque chose d’étrange se passe dans la zone. Sur la plage longeant le quartier de Chatt Essalem, les oiseaux tombent du ciel et meurent au bord de l’eau, les tortues de mer s’échouent et agonisent sur le rivage, des centaines par an sur ce band de sable d’un kilomètre ou deux. Selon l’endroit, l’eau de mer est brunâtre, noirâtre ou d’un bleu azur opaque. Quand on dépasse les maisons qui font face à la mer, la terre des champs est rugueuse, presque plus rien ne pousse. Les dattes tombent des palmiers avant d’être mûres sans ne pouvoir être cueillies, les grenades se décomposent sur les arbres.
À quelques centaines de mètres on aperçoit des fumées grises épaisses. Au coucher du soleil la ville prend des allures post-apocalyptiques. Des cheminées se dressent vers le ciel et plusieurs bâtiments se dessinent, souvent dans un mauvais état. Au premier plan ce sont les usines du Groupe chimique tunisien (GCT), implantées dans le Golfe de Gabès depuis 1972, au milieu des dattiers. Les fumées dont l’odeur s’intensifie à mesure que l’on s’approche se composent d’un mélange toxique de soufre, d’ammoniac et de fluor. Ces éléments permettent de transformer le phosphate (récupéré à 150km de là, dans le bassin minier de Gafsa) en acide phosphorique et en engrais.
Beaucoup d’habitants ont quitté la ville car l’air était devenu irrespirable, les enfants tombaient malades dès les plus jeune âge. Certains ne veulent pas quitter leurs terres familiales transmises depuis plusieurs générations et les maisons qu’ils ont eux-mêmes construites. Ce qu’ils veulent c’est le démantèlement des unités polluantes.
En octobre 2025, plusieurs élans de contestation ont eu lieu dans la ville de Gabès, se transformant en d’énormes manifestations à Tunis (130 000 personnes environ). Quelques jours avant, de nombreux élèves d’un lycée avaient été intoxiqués au gaz pendant un cours à cause d’une fuite venant d’une des usines. Ces épisodes d’intoxication se produisent régulièrement, poussant de nombreux jeunes à avoir trop peur pour aller à l’école. C’est le cas de Jilani et Loujein, 15 et 13 ans, qui ont d’importants troubles respiratoires à cause des fuites toxiques et de la qualité de l’air. Yassin a dû se faire opérer d’un kyste au niveau du cou, Fatma n’arrive plus a marcher normalement, elle est alitée depuis plusieurs semaines. Dans les hôpitaux, pas assez d’oxygène pour tout le monde. Les médecins accusent les plus jeunes de simuler. Les diagnostiques sont très souvent sans réponse lors des entrées à l’hôpital public - ceux ou celles qui peuvent se permettre d’aller en hôpital privés par la suite trouvent finalement des traces concrètes de leurs maux. Des médecins reconnaissent le manque d’oxygène dans le sang de certains patients grâce à des analyses, mais aucun ne veut prendre le risque de s’exprimer publiquement. Dans la ville, chacun a eu plusieurs cas de cancer dans son entourage, parfois 8 ou 9 dans une même famille.
L’espace occupé par les usines, classé comme zone militaire par l’Etat est très limité d’accès. Elles sont gardées par les forces de l’ordre faisant preuve d’une violence considérable envers les habitants. Mohammad a perdu un oeil et eu la partie droite de son visage détruite à seulement 20 ans à cause d’un tir lacrymogène, en pleine nuit, près de chez lui, alors que la ville était calme. Karim a été tabassé pendant quatre jours dans un commissariat, il en est sorti le visage tuméfié et les yeux ensanglantés. Il était soupçonné d’avoir tagué des messages anti-pollution sur les murs de la Gabès. Les manifestations sont réprimées et de nombreux manifestants arrêtés.
Depuis des années, le gouvernement promet de mettre en place des mesures pour limiter les émissions de gaz toxiques, mais rien n’est fait. Le phosphate est une production très lucrative pour la Tunisie, et le président prévoit même de multiplier par plus de quatre les productions dans les cinq prochaines années. Le groupe chimique de Gabès, quant à lui, annonce des nouveaux recrutements d’ouvriers.
Le jugement des unités polluantes du GCT au tribunal de première instance de Gabès n’a de cesse d’être reporté. Pourtant, le dossier est lourd : il compte notamment 300 certificats médicaux et de nombreuses preuves du non-respect des normes environnementales.
Les habitants, eux, continuent de suffoquer, les grenades de pourrir sur les arbres, les oiseaux et les tortues de mer d’agoniser, sur la plage faisant face aux groupes chimiques et longeant le quartier de Chatt Essalem.