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Dans le quartier de Kitai Gorod, à Moscou, des dizaines d’adolescents, cheveux teints, vêtus d’amples habits noirs et de hautes chaussures, se rassemblent à « Zig », décrit par certains comme « le parc des marginaux ». Le décor se construit au centre d’immeubles délabrés : on y trouve des bancs fraîchement repeints et d’une aire de jeux pour enfants. Ceux qu’on appelle les « nefors » — « informels » y passent leurs fin d’après-midi, leurs week-ends et leurs nuits.
Le mouvement est né dans les dernières années de l’URSS, en opposition aux jeunesses communistes contrôlées par l’État. Il a réuni, au départ, les punks, les gothiques — et globalement les minorités qui s’affirmaient par leur style vestimentaire — sous un même nom. Ces dernières années, l’identité du mouvement s’est renforcée, notamment grâce à Tiktok, application désormais restreinte en Russie. Si le style nefor s’est progressivement défini avec ses caractéristiques propres, le mouvement a perdu de sa subversivité. En Russie, les « nefors » se reconnaissent aujourd’hui plus sur la base de leur style que sur leur rapport au politique. En creusant, on comprend que c’est la colère contre le système russe et le sentiment de solitude qui les a amenés à affirmer leur appartenance au groupe.
Sur un escalier en métal longeant une façade abîmée, trois filles décharnées prennent du tramadol. La drogue fait partie du quotidien de ces jeunes, l’alcool tourne dans le parc dès 15 heures. Les poings des garçons sont abîmés, certains ont joué à la bagarre entre eux, d’autres ont dû affronter les plus grands du parc des marginaux. Les « informels » ne sont pas les seuls à occuper cet espace. Au-delà des groupes de touristes qui le traversent parfois, l’aire de jeux est aussi investie par une bande de vingtenaires d’extrême droite, taguant les façades alentours de croix celtiques et de symboles SS. Ils contrôlent l’atmosphère du parc, les jours de terreur, les jours de calme. Faisant quitter un banc à un groupe de jeunes nefors s’ils ont décidé de s’y asseoir.
Les plus jeunes filles de la communauté nefor arborent un visage maquillé de blanc et un nez tout juste refait. Les standards de beauté pèsent lourd sur les jeunes filles en Russie, la communauté nefor n’y échappe pas. Quand il pleut, elles se réfugient à « Vkousna i tochka » (« c’est bon et point ») l’enseigne qui a remplacé le MacDo en Russie après les sanctions européennes.
La « tristesse » habite les jeunes nefors du parc, ils le racontent, certains la performent parfois. Ils ont entre 14 et 18 ans pour la plupart, quelques uns sont un peu plus vieux. Le soir, les ados essaient d’échapper aux policiers « anti-émeutes » qui font régulièrement des tours près de « Zig », et coursent ceux aperçus avec de l’alcool à la main — il est interdit de boire dans l’espace public en Russie. Les ados confient un mal-être lié au fait que « tout soit interdit » et veulent se différencier des « autres », les « normies » comme ils les appellent, animant la société russe. Certains garçons évoquent leur peur d’être amenés à combattre en Ukraine si les volontaires venaient à manquer. D’autres évoquent leur sentiment de n’avoir aucun avenir — certains ne disent rien, ce qu’ils aiment ce sont les vêtements noirs et le sentiment de pouvoir vivre sa tristesse pleinement qui caractérise le groupe.
Les Nefors du parc des marginaux de Moscou
Avec Pauline Mussche